mardi 11 novembre 2008
A toi, syndicaliste de terrain
Par bjl, le mardi 11 novembre 2008 :: Articles
Quel silence assourdissant !
Il est temps pour toi, syndicaliste de base, de rompre les amarres et de prendre langue avec l’avenir, les chefs syndicalistes restant cois face à la crise !
Je comprends ton immense désarroi face à l’effondrement de tout ce qui donnait sens à ta vie, te rendait quasi indestructible dans le chaos des heures de combat.
Pendant longtemps, guetteur infatigable de l’éclaircie “révolutionnaire” dans la houle des mauvais temps, tu auras su, avec un sens aigu de la guerre de mouvement et du mot d’ordre qui décoiffe, affronter les puissances de l’argent, snober la langue de bois des supposés “grands de ce monde” reclus en leur conservatisme suicidaire.
Le claquement au vent de tes drapeaux défraîchis et tes slogans antédiluviens auront longtemps suffi à ce, « qu’en haut », on reconnaisse ton humanité et tout ce qui en constitue la trame intime chaque jour que Dieu fait: l’éminente dignité du travail dans un monde où la marchandise ambitionne de dicter sa loi à tous les espaces de vie.
Mais aujourd’hui, que reste-t-il de ce temps de l’affrontement fécond et du compromis lucide, de cette époque pas si lointaine où, sous les pavés d’une dialectique souvent aveugle, s’épanouissaient les plages de l’imagination et de la créativité sociale ? Tu découvres peu à peu, parfois au détour de détails d’importance subalterne, combien tes chefs autrefois tant admirés, tes leaders charismatiques au verbe haut en couleurs t’ont trompé… en te poussant méthodiquement, savamment, sur les voies de garage d’une abdication maquillée en philosophie convenue de la “fin de l’histoire”. Au nom de ce réalisme qui est souvent l’antichambre de tous les renoncements, ils t’ont transformé, à ton corps défendant, en une sorte de fonctionnaire de la contestation aseptisée(*), en un petit commis voyageur d’un dialogue social sans avenir, oubliant que ton coeur battait pour l’aube d’un matin respirant enfin la fraternité reconquise et la vie libérée. Cher camarade, l’une des preuves les plus accablantes de ce complot à ciel ouvert contre tous tes idéaux, ton désir jamais renié de changer la vie jusqu’en ses fondements métaphysiques, tient dans l’invraisemblable mutisme qui, face à la crise financière, tient lieu de réaction à ceux que tu n’oses plus appeler qu’à voix basse, avec un peu de mépris, tes dirigeants. Nombre de grands patrons du syndicalisme confédéré préfèrent s’en tenir à la critique de bon ton, affichant avec componction un profil bas aux allures de sournoise capitulation. Bien malin, tu le reconnaîtras, serait celui qui pourrait discerner, dans le tissu de dénonciations vertueuses qu’ils débitent à longueur d’antenne, l’ébauche d’un début de programme d’urgence pour temps de crise. Certes le syndicalisme n’a pas pour vocation de se substituer au politique.
Il serait absurde de s’enfermer dans une logique purement protestataire à tonalité néo-gauchiste, de psalmodier de nouveau les tables de la loi d’un “révolutionnarisme” usé. Ce n’est pas, crois-moi, le petit postier trotskiste de Neuilly qui détient les clefs de l’avenir, mais les militants à ton image qui, demain, auront le courage de braver leurs propres fantasmes et de s’aventurer sur les terres inconnues de la proposition inédite. Tu te dois de devenir enfin auteur de ta propre vie, de ce scénario social que tu as parfois abandonné, avec une légèreté coupable, aux mécanismes automatiques du déterminisme marxiste. Dans les mois qui viennent, il va te falloir, pour exister enfin, mettre au pied du mur les “belles âmes” qui n’en finissent plus, avec outrecuidance, de brûler ce que, hier, elles adoraient.
Au moment où s’ouvre un véritable boulevard pour tous ceux - et tu en es, pour sûr ! - qui militent, depuis des décennies, pour remettre la personne humaine au coeur des dispositifs marchands, ta voie est toute tracée : lancer dans le débat des idées non-conformistes capables d’inspirer une “révolution sociale” à hauteur d’homme, de redonner à l’économie de marché la pertinence solidariste… sans laquelle elle n’est qu’une caverne d’Ali Baba, l’expression de ce “vaste brigandage” dont parlait si bien saint Augustin.
Pourquoi ne pas utiliser toutes les ressources d’une communication de combat pour populariser cette idée, “insensée” au regard des canons de la doctrine libérale de toujours, que les salariés – qui sont, avec le capital, l’un des piliers de l’économie de liberté - doivent entrer en masse dans les Conseils d’administration des entreprises ? Il ne s’agit pas, tu t’en doutes, de réactiver, sous un autre nom, les dérisoires mythologies d’une philosophie autogestionnaire dont le grand flop historique est encore dans toutes les mémoires.
Oui, mon cher camarade, la vie peut de nouveau nous appartenir !
Alors ose enfin, y compris contre les conservatismes délétères de ton propre camp… Il sera bien temps demain, si cela s’avère un échec, de ressortir les banderoles et de refaire le pèlerinage de la République à la Nation…
Pars en guerre contre ce franglais qui crée une vision simplifiée de la réalité : « global economy ou globalization » devient économie globale et globalisation au lieu de rester économie mondialisée et mondialisation ! Ce franglais qui fait que l’on reporte à sa hiérarchie au lieu de rendre compte (to report).
Et toi-même de travailleur tu es devenu « stake holders » ! Marchais, Georges, doit se retourner dans sa tombe. Partie prenante, voilà ce que tu es devenu dans la traduction française. Partie prenante au même niveau que les ONG ou les actionnaires : aux oubliettes les conflits sociaux avec les parties prenantes ! Tout le monde au même niveau : tu parles Charles.
Alors, ose les transgressions qui dérangent et les ruptures qui réconcilient. Bannis le mot gouvernance de ton vocabulaire, bannis ces mots importés, distordus et métaphoriques qui aplatissent les idées. Gomme cet univers Power Point où les notions sont à la suite les unes des autres, sur le même niveau, où l’histoire et la perspective disparaissent.
Tu ne le regretteras pas.
(*) Syndicaliste, lève-toi.-8 janvier 2006- et Syndicaliste debout -19 juillet 2008-